Dimanche 25 novembre 2012 7 25 /11 /Nov /2012 12:00

En marge de la piste des subventions et autres dotations institutionnelles classiques, on dégage aujourd'hui cinq pistes stratégiques majeures en matière de fundraising (recherche de fonds):

 

- Le mécénat:

apport de moyens matériels et/ou immatériels par un acteur privé ou public, qui trouve un intérêt d'image à soutenir un projet, sachant que l'aide apportée peut être soumise à contreparties jusqu'à concurrence de 25 %, et sous certaines conditions, à déduction fiscale.


- Le parrainage ou sponsoring:

apport de moyens matériels et/ou immatériels par un acteur privé ou public, avec une contrepartie en termes de publicité.


- Le crowdfunding:

Collecte de fonds via une plateforme web qui fait l'interface entre les internautes donateurs et la structure culturelle. (Ulule, Invy)


- L'hybridation économique:

intégration d'une dimension marchande à la dimension non-marchande, afin de permettre une auto-suffisance totale ou partielle de la structure.


- La co-construction:

élaboration d'un projet en lien étroit avec une structure lucrative, sur une base d'échanges de moyens, dans une logique gagnant- gagnant.

 

l artiste au travai

 

Les réticences observées sur le terrain:

 

Elles sont de deux ordres.


La première est politique:

se tourner préférentiellement vers le financement privé, acte de fait, le désengagement de l'Etat dans ses missions traditionnelles ( culture, éducation,...).

 

La seconde est culturelle:

réticence des artistes français à faire entrer leur démarche dans les cadres jugés réducteurs du marketing, de la publicité et du marchand (concepts regardés comme étrangers, voire dégradants pour l'art...)

 

pas-vu-a-la-tv

 

D'où vient cette opposition ?

 

Le mécénat, jusqu'au XVIIIème a été le modèle économique référent dans le domaine artistique.


Apportant à l'artiste protection juridique et financière, le mécène imposait en  contrepartie, un certain nombre de contraintes à la création, ordinairement assez peu négociables : plaire au mécène, servir son projet politique, et parler à son public...

 

Un contexte contraignant, mais qui a néanmoins permis une création artistique abondante et qualitative, tout au long des siècles, partout en Europe.

 

Or, au milieu du XIXème, il se produit en France, un séisme majeur: en 1848, la révolution populaire est etouffée dans un bain de sang par le pouvoir monarchique de l'époque, avant d'être raptée par une élite bourgeoise qui laisse rapidement se subsituer un nouvel Empire à la Seconde République espérée. 

 

De cet épisode oublié de notre Histoire, qui voit triompher le règne de la spéculation et de l'affairisme, émergera un front contestataire dans les milieux artistiques, qui rompra l'alliance séculaire entre les artistes et les élites, mais aussi avec ce "peuple" en qui, nombre d'artistes avaient mis leurs espoirs en ce XIXème siècle tourmenté, mais qui s'avère alors, à leur yeux, tout aussi décevant que les notables au pouvoir.


C'est de ce traumatisme que naît le mouvement dit de "l'art pour l'art".

 

Désormais pour toute une génération de créateurs, la définition de soi et de son oeuvre ne passera plus par une satisfaction des attentes de la "foule hagarde" (dixit Mallarmé) ou par une conformité aux codes (de la morale, de l'argent ou de la religion), mais au contraire, par une transgression systématique et délibérée de toutes les conventions, culturelles et sociales.

 

"Je ne te vendrai pas mon ivresse ou mon mal,

Je ne livrerai pas ma vie à tes huées,

Je ne danserai pas qur ton tréteau banal

Avec tes histrions et tes prostituées."

Leconte de Lisle, "Les Montreurs" (1862)

 

 

 Figures de proue d'une tradition d' "artistes maudits", ils vont initier un rapport de l'art au monde, sur un mode conflictuel qui va construire la légende de l'Artiste au delà du goût et des exigences du commun, mais qui va de fait, les couper d'une large part de leur public... spectateurs et mécènes confondus.

 

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Le dîner des Vilains Bonshommes
par Henri Fantin-Latour

 

 

Car il est évident qu'une telle posture ne pouvait que limiter l'audience des oeuvres et des artistes engagés dans cette démarche...

 

Or, l'égo nourrit aussi peu que la foi...

Sans spectateurs et sans mécènes, l'art et l'artiste se meurent doucement...


Privant le monde de cet indispensable superflu qu'est le Beau.


Et nous condamnant à nous satisfaire de produits de grande consommation qui n'ont plus de "culturels" que le nom...


 

Que faire pour sortir de l'impasse ?

 

Revenir aux sources, avec humilité et raison.

 

Relire encore une fois ses classiques et se souvenir que des générations d'artistes ont composé avec "le capital, le pouvoir et le public" sans que cela les empêche de réaliser les chefs d'oeuvre qui sont aujourd'hui nos références, en matière de littérature, de danse, de musique, de théâtre, ou d'arts plastiques...

 

Que Molière était au service de la propagande royale et qu'il ne se fit dramaturge que parce qu'il fallait donner du travail à ses acteurs et des revenus à sa compagnie.

Que Montaigne ou Chateaubriand étaient "parlementaires".

Que Beaumarchais était un ingénieur et un commerçant avant que d'être un homme de théâtre et que c'est à son pragmatisme économique que nous devons la création des " droits d'auteur.

Que Voltaire acheta son indépendance à force d'investissements fonciers habiles, autant que d'acrobatiques ronds de jambes aux grands d'Europe...

 

Les exemples sont aussi nombreux que les artistes qui ont marqué notre histoire, d'hommes et femmes inspirés et talentueux, pour qui l'argent n'était pas un tabou, ni un sujet honteux, mais bien identifié comme le "nerf de la guerre" et la condition d'une création de qualité et de renom !

 

Ils ont prouvé que la contrainte pouvait être bien autre chose qu'un frein paralysant, ou une entrave au génie.


Au contraire, ils en ont fait des moteurs de création, et des prétextes à innover de manière toujours plus créative et originale.

 

Conscients qu'attendre la gloire posthume est parfois illusoire et qu'au quotidien du ventre vide, elle est d'un piètre secours, tous avaient en tête que l'oeuvre doit d'abord plaire pour exister.

 

jean racine

"La principale règle est de plaire et de toucher"
Jean Racine,
préface de Bérénice, 1670.

 


 

Plaire à ceux qui donneront les moyens de sa réalisation.

 

Plaire aussi à un public significatif.

 

Selon l'un des responsables du site de crowdfunding Ulule, les projets culturels qui ne trouvent pas de financement sont ceux dont la démarche apparaît aux internautes trop auto-centrée...


Quoi de plus logique et naturel ?


Car honnêtement, en notre âme et conscience, qui a envie d'aider celui qui "n'oeuvre" que pour lui ?... à part sa mère et sa petite amie ?


Pour revenir à plus de raison, souvenons-nous juste un instant, qu'il y a 2 500 ans, lorsque le théâtre est né en Grèce, il était intégré au très institutionnel rituel dédié à Dionysos, avec la vocation affirmée de rassembler les membres de la communauté autour d'une émotion commune et de valeurs partagées.

Outil de propagande politique chez les romains, puis instrument publicitaire pour l'Eglise médiévale, jamais, jusqu'à un passé récent, il ne fut coupé du peuple, du pouvoir ou de la vie, que ce soit dans ce qu'elle avait de plus sacré, ou de plus trivial...


Et l'exemple vaut pour tous les domaines de création :  à chaque fois, c'est leur fonction sociale, morale et religieuse qui a conditionné leur droit à financement par les puissants, et leur succès auprès d'un large public, qu'il soit lettré, ou inculte et grossier.

 

Créer pour une élite (qu'elle soit de caste ou de portefeuille) est en réalité une trahison de l'artiste à l'égard de sa mission essentielle, qui est Citoyenne avant que d'être égotique.

 

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Conclusion ?

 

Le contexte actuel difficile impose au milieu culturel, comme au milieu entrepreneurial, de revenir à quelques salutaires principes de bon sens:

- La RSE rappelle au manager, qu'on ne peut durer si l'on tue son marché (environnementalement, socialement ou économiquement).

- Le tarissement annoncé des subventions, rappelle aux acteurs de la culture d'une part, que leur vocation, autant que du beau, est de créer du lien, et d'autre part, que l'argent ne leur est pas tabou, mais comme à nous tous, un essentiel préalable. 

 

 

Permettre à la Création Artististique de renouer avec sa mission citoyenne et politique, en l'invitant à se questionner sur ce qu'elle apporte au monde, au delà du cercle restreint de ses créateurs, ne me semble pas la faire déchoir, mais au contraire lui donner les moyens de retrouver la place centrale qui est ontologiquement la sienne, au coeur de nos sociétés humaines.

 

 

 

 


 

Réflexion menée dans le prolongement de la Journée Participative autour du Mécénat, organisée par la DRAC de Bourgogne, le Lab Bourgogne et Nicéphore Cité, en collaboration avec la CCI de Saône et Loire et le cabinet Co-Alliance, le 22 novembre 2012 à Chalon/Saône.    http://mecenatn6t.nicephorecite.com/category/actualites/

 

 

 

 


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